THPI ascendant Bélier
Acte III – Le doute
Drôle de sentiment.
Depuis quelque temps, je me surprends à douter.
Pas nécessairement de mes convictions.
De mes paroles.
De ce que je dis.
De ce que les autres comprennent.
De ce qu’ils en retiennent.
Autrefois, je m’exprimais sans vraiment me poser de questions. Je donnais mon avis, j’argumentais, je débattais. Souvent avec passion, parfois même… avec virulence.
C’est dans ma nature.
Je suis exigeant et je n’épargne personne.
Je le suis avec moi-même et avec les autres.
Tous les autres.
Et puis il y a ce fameux « tilt ».
Cette faculté presque instantanée à réagir lorsque quelque chose me paraît incohérent, injuste, absurde… ou simplement contraire à ce que mon raisonnement me dicte.
Une réaction qui m’a longtemps accompagnée sans que je m’interroge réellement sur son origine.
Je mettais cela sur le dos de mon caractère, uniquement.
Ou pas vraiment, je mettais cela aussi sur le dos de mon signe du zodiaque.
Aujourd’hui, je vois les choses différemment.
Depuis que j’ai commencé à mieux comprendre mon propre fonctionnement, certaines de mes différences, ma manière de réfléchir et de percevoir les choses, je porte un regard nouveau sur mes échanges avec les autres.
Je commence à comprendre que rien n’est simple, en fait.
Ou plutôt… que dans chacune de mes discussions tout peut désormais devenir plus compliqué.
Moi, le fervent défenseur du « faisons simple, car quand c’est compliqué… c’est compliqué ».
Je m’interroge plus qu’avant.
Je doute.
Ai-je été suffisamment clair ?
Ai-je employé les bons mots ?
Alors je reviens sur mes propos et je précise.
Comme avec ce SMS récemment expédié à mes quatre enfants : « Je précise car visiblement les précisions sont importantes pour éviter les malentendus. »
Cela faisait suite à une situation que je sentais incomprise par l’une de mes filles. Et, vu la suite des échanges, je pense que c’était le cas… elle avait été surprise par notre échange. Elle me répondit que j’avais eu raison de préciser.
Il n’y avait rien de grave au demeurant. Je préparais le 1er novembre avec ma mère et mon épouse, et souhaitais y associer nos quatre enfants.
Mes deux grandes filles n’étant pas disponibles cette fois pour la « tournée des cimetières » de l’après-midi, je leur avais expliqué que le déjeuner serait rapide, la commémoration étant l’objet principal de cette journée.
Je voulais simplement leur éviter un déplacement pour un déjeuner « sur le pouce ».
Nous organiserions un vrai repas tous ensemble une autre fois.
Et puis j’ai ressenti le besoin de préciser que si elles souhaitaient tout de même venir déjeuner, ce serait avec plaisir.
Préciser… encore.
Je n’ai quasiment jamais précisé mes propos durant les 56 premières années de ma vie. Je ne mesurais pas l’importance de cette « différence de perception » même si, évidemment, je savais que deux personnes pouvaient interpréter différemment une situation.
Ce qui me faisait d’ailleurs souvent penser que j’étais en décalage… ou que j’étais peut-être une sorte d’extraterrestre incompris.
Aujourd’hui, ce qui est certain et nouveau, c’est l’intensité avec laquelle je m’interroge désormais sur ces différences.
Juste des différences… quelque peu marquées, parfois.
Surtout avec certaines personnes.
C’est un autre sujet… qui mériterait bien un article à lui seul.
Et puis, il y a aussi cette difficulté.
Celle de voir ses paroles interprétées à travers le souvenir de nos réactions passées.
Vous commencez une discussion et votre interlocuteur semble déjà savoir comment elle va se terminer. Vous l’avez capté dans son regard, dans son attitude. Pourtant, vous n’avez pas encore développé votre pensée qu’il anticipe votre agacement.
Mais en fait vous êtes déjà agacé !
Vous aviez déjà le sentiment que la discussion allait dériver.
Le cercle vicieux.
Le sujet initial disparaît.
La tension monte déjà sans le vouloir.
On ne parle plus de ce dont on voulait parler.
On parle de votre façon de parler.
De votre caractère.
De votre exigence.
De vos réactions.
Et ce que vous cherchiez à exprimer passe au second plan.
C’est épuisant.
D’autant plus lorsque votre intention première était simplement de partager une expérience, un raisonnement, une inquiétude… parfois même de protéger quelqu’un que vous aimez.
Une fois dans l’engrenage, le « tilt » surgit rapidement, comme incontrôlable.
Avant, je disais souvent qu’écouter n’était pas synonyme d’entendre.
Mais vouloir être « entendu » est aussi différent de vouloir convaincre.
On peut parfaitement comprendre une idée et ne pas y adhérer. On peut aussi entendre un conseil et choisir de ne pas le suivre. Et ce n’est pas nécessairement un manque de respect, d’intelligence ou d’attention.
C’est parfois simplement la vie.
Nous ne sommes pas tous au même endroit. Nous n’avons pas tous vécu la même chose, ne serait-ce que dans les cinq minutes précédant la discussion… Alors imaginez quand on ramène cela au niveau d’une vie.
Et puis, nous n’avons pas le même âge, le même vécu, les mêmes priorités.
Nous sommes tous dans des instants de vie différents.
Il faut accepter que l’expérience des uns ne puisse pas toujours servir de raccourci aux autres.
Pas toujours.
Pas à ce moment-là.
Peut-être jamais ou peut-être un jour.
C’est particulièrement difficile lorsqu’on voudrait éviter à ceux qu’on aime de tomber.
On voudrait leur donner les clefs.
Leur éviter les erreurs que nous avons commises.
Leur épargner certains regrets.
Les remords ou les regrets, le sujet philosophique de ma vie.
Mais « leur donner les clefs » ne signifie pas choisir la porte qu’ils ouvriront.
Et ça, évidemment que je le comprends.
Intellectuellement en tout cas.
Car émotionnellement… c’est une autre histoire.
Mon exigence ne disparaît pas simplement parce que j’ai compris qu’elle pouvait parfois devenir pesante.
Alors je m’use.
Comme dans l’Acte I de THPI Ascendant Bélier…
Je finis par repenser aux conversations.
Je cherche ce que j’aurais pu dire autrement.
Et maintenant, je me demande s’il ne serait pas plus simple de me taire.
Ne plus donner mon avis.
Ne plus débattre.
Ne plus chercher à convaincre.
Faire l’autruche, en quelque sorte.
Cela tombe bien… j’en connais une.
Ce serait tout de même une étrange défaite.
Comme si l’on devait choisir de se taire, s’imposer de ne plus parler… ou ne plus oser parler.
Soit on exerce sa liberté.
Soit on commence à la perdre.
J’ai quatre enfants dont un fils, qui ne s’exprime que très peu. En tout cas avec moi, même avec nous j’ai envie de dire, car je suppose qu’en dehors de la maison son expression est différente. Peut-être qu’un jour il nous en parlera… C’est un clin d’œil que je lui fais là.
Avec sa mère, on pense qu’il choisit d’éviter les conflits. En tout cas qu’il ne les souhaite pas. Que c’est sûrement pour cela qu’il ne parle pas beaucoup, surtout quand les sujets peuvent devenir conflictuels.
Est-ce lui qui a les clés cette fois ?
Je m’interroge.
Même si je reste persuadé que l’on peut confronter les idées sans que chaque désaccord devienne une épreuve.
Accepter que les autres ne pensent pas comme moi, il n’y a rien de plus normal.
Par contre, apprendre à ne plus porter la responsabilité de ce qu’ils décideront de faire de mes paroles, c’est plus compliqué.
Ce sera probablement long.
Je me connais.
Peut-être que cette prise de conscience est un premier pas. Après tout, ce que je redoute aujourd’hui, ce n’est pas tant que mes paroles soient oubliées. C’est qu’elles soient retenues pour tout autre chose que ce que je voulais exprimer.
Le plus difficile semble ne pas être de trouver les bons mots.
C’est sûrement d’accepter de ne pas maîtriser ce qu’ils deviendront. D’accepter d’être traduit ou interprété, parfois bien loin de ce que je voulais exprimer.
« Tout ce que tu vas dire sera retenu contre toi. »
Plume Noire – dans le train, rentrant à la maison après une semaine chargée. Puis dans le salon, devant Taratata, un rendez-vous classique des vendredis soir.

Autruche zébrée de sexe masculin. Né un dimanche de Pâques, avec le retour des cloches. Parfois amusé, parfois agacé, j’observe le quotidien avec curiosité et un esprit divergent. J’exprime ce que je vois, ce que je ressens… sans prétendre détenir la vérité, mais sans renoncer à dire la mienne.